dimanche 4 mai 2014

Haïku du chat






Le chat a ouvert son œil
Je suis rentré dans son rêve
Le makimono[1] peut se dérouler.

Ainsi débute Haïku du chat de Jacques Poullaouec, indiquant immédiatement combien le regard est important dans cette poésie. Quoi de plus banal, somme toute, la poésie étant d’abord et avant tout une manière particulière de regarder le monde ?  Surtout quand il s’agit de capturer l’instant, comme l’exige le haïku, afin de restituer le réel avec la plus grande exactitude possible.
Mais ici, le regard n’est pas ordinaire. Car il s’opère, entre le regardant et le regardé, une véritable fusion. Peut-on parler de regard absolu ? Regard sans lequel l’écriture ne serait qu’un faible reflet du vécu, ne pourrait pas avoir lieu, tout simplement. ;
Comment mieux approcher la vérité, en effet, qu’en se confondant avec l’objet ? Je songe ici au poème de Guillevic, « Bergeries », dans lequel l’auteur décrit une démarche identique :

Suppose
Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler[2]

L’œil est une fenêtre ouverte sur le monde. Et, dans la poésie de Jacques Poullaouec, tout se passe comme si une fenêtre s’ouvrait sur une autre, et cette autre sur une troisième. Il s’agit d’aller jusqu’au bout du voyage, d’explorer le plus à fond possible l’objet à montrer, sans chercher l’illusion, sans substituer l’imaginaire à la réalité. Ainsi, de la fusion même naîtra la distanciation nécessaire à l’écriture du haïku :

Le chat ouvre son œil
Pour me laisser voir
A l’intérieur.

Comme si cela n’était pas suffisant, le chat lui-même met la patte à l’ouvrage, se faisant poète et calligraphe pour imprimer en négatif, du doux revers de ses coussinets, les conditions nécessaires à la réussite :

Sous sa patte
le chat a effacé
tous les bruits.

Le chat d’ailleurs efface beaucoup, jusqu’au trait de la page, jusqu’au blanc de la neige, jusqu’au blanc du blanc… Il est un peu magicien.
Quant à Jacques Poullaouec, il supprime les effets qui nuiraient à une perception de qualité et n’hésite pas, en quelque sorte, à endosser la fourrure de son compagnon – « Moi vouloir être chat », chantait Pow WoW – pour mieux le saisir d’un coup de crayon. Quoique… Qui saisit l’autre finalement ?

Il me tire
Des mots de la plume :
Le chat.

A trop se laisser absorber par son sujet, ne court-on pas le risque d’inverser les rôles ? De se perdre ? De se diluer ?

Le soleil s’égoutte
Le chat ouvre son œil
Je reste dans mon rêve.

Ouvrir l’œil
Sortir du rêve
Du chat.

Après tout, Masaoka Shiki, adoptant semblable attitude, vécut un phénomène similaire :

Je cueille des champignons –
ma voix
devient le vent ![3]

Le chat, comme chacun.e sait, a plus d’un tour dans sa moustache : il est joueur. Le maître pareillement s’amuse… jonglant avec les mots, triturant les sons…

Chut ! Le chat a chu
De ma plume
Sur le papier : haïku !

Ces haches à thé
Chat ! … Cat
La hache a chu

…cultivant l’ambigüité et les glissements de sens :

Averse sur la gouttière !
Le chat a fui
Dans la gorge

Sur ces entrechats, j’arrête là mon discours. Ami lecteur, amie lectrice, allez donc vous régaler de tout chat, « Œil du chat », « Chats perchés », « Chats posés », « Chats zen » et autres chats ! Et n’oubliez pas de vous poser au passage sur les fines et savoureuses illustrations  de l’auteur.


[1] Makimono, ou makémono : au Japon, rouleaux manuscrits ou peints destinés à être déroulés et lus horizontalement.
[2]Eugène GUILLEVIC : Extrait de « Bergeries », in Autres, poèmes 1969-1979, éd. Gallimard, 1980.
[3] Masaoka Shiki, in Anthologie du poème court japonais, trad. Corinne Atlan et Zéno Bianu, éd. Gallimard, coll. Poésie, 2012.


16 commentaires:

  1. Merci pour cette superbe chronique sur le regard du poète, Danièle. Et sur celui, si particulier du faiseur de haïku. Bien agréable sujet que celui du chat, animal littéraire (et haïkiste) par excellence. Un petit bouquin que j'ajouterai volontiers à ma collection.

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    1. Merci, Monique. C'est un excellent livre, Monique. J'ai passé un bon moment à le lire.

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  2. Poétique et amusant, très drôle celui-ci!
    Ces haches à thé
    Chat ! … Cat
    La hache a chu

    Grand merci Danièle!

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    1. Jacques P. ne manque pas d'humour et a de beaux talents d'écriture. Merci, Colo !

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  3. I love cats and their approach to life, and these here... say it so well! This, an old one of mine, I leave as a meow echo. _m

    this robin
    tugs the caving earthworm
    a cat creeps

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    1. Yes, Magyar. Cats are friendly animals. Thank you for your echo.

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  4. "Haïku du chat"
    un bon achat...

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    1. Très bon le jeu de mots, minik do ! Merci.

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  5. Bonsoir Danièle
    Ce livre semble épouser la magie du chat et tu en parles superbement. Tu analyses pour nous et nous donnes envie de jouer à dos de chat-mots.
    Merci, je note.

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    1. Bonjour Aliénor,
      Les chats inspirent beaucoup les auteurs, peut-être parce qu'ils sont moins prévisibles que les chiens... Pourtant, ils ne s'en laissent pas conter ! Très bon week-end.

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  6. Irrésistible, ta présentation. C'est noté, amour oblige - des chats et de la poésie.

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    1. Merci beaucoup à toi, Tania ! Bon week-end.

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  7. Encore merci Danièle pour cette magnifique présentation de cette ouvrage qui met l'eau à la bouche et aussi à n'en pas douter la main au porte-monnaie.

    modestement :

    le chat est là
    dans mon fauteuil
    je suis bien las...

    Amitié Danièle

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    1. Merci pour ton échochat, Yanis. Heureuse que ma présentation te donne envie de lire cet ouvrage : un bon moment de lecture en vue ! Très bon week-end.

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  8. salut Danièle
    Nous avons deux chats et je me dis chaque jour : Quelle marge y a t-il entre le côté intéressé du chat et le côté affectueux pour ses maîtres?
    A l'inverse du chien qui aime ses maîtres par définition..
    Alors c'est vrai, le chat est un animal majestueux, d'un équilibre extraordinaire, le chat est indépendant, etc...
    Mais pourquoi est il au point d'inspirer à l'écriture?
    Bel ouvrage et article passionnant .Merci
    Bises . Yann

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  9. Bonjour Yann,

    Pour ma part, je n'ai pas d'animaux : je les aime seulement dans la nature. Mes parents avaient un chat qui était fourbe au possible. Peut-être en avait-il marre aussi de supporter toutes les vilenies de la part des enfants que nous étions. Mais cet animal me fascine et m'amuse. Jacques Poullaouec l'a très bien cerné, d'un trait de plume. Il paraît que le chat c'est la femme et le chien l'homme...

    Bon dimanche !

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